Villes Impériales du Maroc

Livre Les villes impériales du Maroc de Mohamed Métalsi, Cécile Tréal et Jean-Michel RuizDécouvrir le Maroc des Villes impériales c’est passer de la côte atlantique aux montagnes de l’ Atlas à travers des paysages sans cesse renouvelés et un patrimoine architectural, culturel et artistique à chaque fois différent. Car chacune de ces cités mythiques a été fondée par une grande dynastie arabe ou berbère qui, à un tournant de l’ Histoire, en a fait sa capitale. Marquées du sceau de leur fondateur, ces anciennes cours impériales et leurs richesses côtoient le Maroc d’aujourd’hui qui revendique haut et fort une alliance réussie entre tradition et modernité.

“A grand roi, grande ville “, écrivait au XIVème siècle l’illustre historien maghrébin Ibn Khaldoun. De toute évidence, les capitales impériales sont l’héritage des différentes dynasties (Idrisside, Almoravide, Almohade, Mérinide, Saadienne, et Alaouite). Ces souverains conquérants, dont le pouvoir s’étend sur un territoire immense et prospère, tiennent à graver dans la pierre la puissance de leur règne. Lorsqu’une dynastie marocaine choisit sa résidence à Fès, Marrakech, Rabat ou Meknès, la cité, devenue capitale (âsima), se pare de monuments (palais, mosquées, mausolées) qui témoignent du prestige du prince aux yeux de ses contemporains et de l’histoire. Monde de grandeur, de raffinement et de luxe, la ville royale est aussi un univers mythique qui inspire aux auteurs médiévaux des images de légende.

La présence de la cour dans une cité décide de l’aspect monumental de ses édifices, du perfectionnement de son architecture et de son art et, finalement, de ses dimensions. Accueillant désormais la vie officielle du roi, avec ses réceptions et son cérémonial, ainsi que sa vie privée, elle se doit d’être l’expression la plus parfaite des réalisations architecturales du temps.

Les quatre villes impériales du Maroc présentent toujours le même schéma: une structure urbaine dense, resserrée entre des remparts flanqués de tours de guet et de défense. Au milieu de l’enchevêtrement des ruelles, de grands axes relient les portes de l’enceinte, et quelques voies médianes se dessinent à grand-peine, leur existence toujours menacée par des maisons ou des murs en saillie.

En dépit de cet apparent désordre, la construction de ces cités obéit à des impératifs issus d’une logique spécifique: extériorité de la casbah (la citadelle du prince), position centrale de la grande mosquée, ségrégation religieuse et ethnique, différenciation des quartiers à vocation économique et résidentiels, localisation des activités en fonction de la pollution qu’elles engendrent.

L’organisation hiérarchique des voies donne au plan une forme particulière, depuis les grandes voies principales quasi rectilignes, en passant par les ruelles qui donnent accès aux quartiers, jusqu’aux petites impasses familiales privées qui isolent les maisons et les protègent des regards étrangers. Les ruelles constituent une véritable toile d’araignée qui relie le dedans au dehors et tous les lieux d’échange et de communication. La médina, la ville historique, est donc un lieu ouvert à la circulation, dont les lieux privilégiés sont la ou les grandes mosquées, les souks et la casbah. Mais, limitée par une enceinte munie de portes disposées en chicane, elle est parfois fermée la nuit et, en filtrant les entrées, peut devenir un dispositif d’exclusion.

Diverses règles coutumières régissent la localisation des activités dans la cité. Aux impasses et aux ruelles silencieuses et désertes s’opposent les rues encombrées d’une foule bruyante qui envahit le souk pour acheter et vendre. La zone commerciale de la médina, fouillis de petites boutiques, d’entrepôts et de souks semi-ruraux, s’ordonne suivant une hiérarchie qui va du centre vers les remparts. Cet ordre obéit à plusieurs critères: un critère subjectif, qui tient compte de la valeur des produits proposés selon leur qualité manufacturée et leur degré de transformation, et un critère de commodité, celui-ci n’étant pas sans lien avec celui-là. Les activités polluantes sont souvent installées à proximité des lieux appropriés – points d’eau -, loin du centre, tandis que la fabrication et la vente des produits de luxe sont établies près de la mosquée. Toutefois, il n’existe guère de modèle figé de cette disposition; nombreux sont les marchés ou les métiers qui disparaissent, se déplacent ou se dispersent. Le lieu culminant de ce dispositif est la qissariya. Occupant traditionnellement une position centrale, elle est constituée d’un ensemble de constructions ayant un plan assez régulier, comme à Fès, et traversée par des rues parallèles se coupant à angle droit, dont toutes les issues sont munies de portes que l’on ferme la nuit. Les commerçants y sont également regroupés par spécialités selon la nature des produits vendus.

L’activité économique – en dehors des établissements industriels comme les moulins, les tanneries, les huileries, les ateliers de tissage, qui exigent des installations spéciales , connaît deux sortes de structure. D’abord, la boutique (hânût), principal local des artisans et commerçants, qui n’a guère changé depuis le Moyen Âge. C’est une petite pièce carrée ou rectangulaire de dimensions variables dont la construction est généralement facile et d’un prix modique, ce qui favorise la création de nouveaux souks par simple juxtaposition de boutiques. Ensuite, le fondouk, ou caravansérail, est un bâtiment à fonctions multiples servant tantôt à loger les caravanes et les voyageurs (commerçants ou pèlerins avec leurs bêtes de somme), tantôt à entreposer les marchandises de gros destinées à la vente ou aux enchères. Généralement, il se présente comme un grand bâtiment carré ou rectangulaire, de un ou deux étages, qui s’organise autour d’une grande cour à ciel ouvert encadrée de portiques, dont le centre est parfois occupé par une fontaine. Au rez-de-chaussée se trouvent les boutiques, à l’étage les pièces réservées à l’hébergement.

Dans un pays chaud, plus que partout ailleurs, la distribution de l’eau est un élément essentiel de la vie et de l’organisation de la ville. À Marrakech, métropole du Sud située aux portes des vallées pré sahariennes, un réseau souterrain de canalisations a été installé pour desservir les mosquées, les habitations et les fontaines. L’importance accordée à l’eau dans la cité s’explique également par les recommandations du Coran qui prescrit d’offrir de l’eau aux assoiffés. Ainsi, dès les Almohades, les agglomérations étaient équipées de dizaines de points d’eau. Fès en possédait quatre-vingts. Les princes et les riches marchands en construisaient en grand nombre. Dans toutes les villes impériales, les fontaines publiques (seqqâya), luxueusement décorées, sont un élément esthétique de la rue ou du souk. Leur aspect n*2 pas changé depuis des siècles. Elles sont généralement formées d’un bassin barlong, de dimensions variables, appuyé à un mur, et décorées avec soin de zelliges polychromes.

Loin des souks, les ruelles tortueuses et quelquefois couvertes sont réservées aux habitants; le visiteur rural ou étranger ne les parcourt que s’il y est amené par un lien de parenté ou de clientèle. Dans un passé peu éloigné. les quartiers formaient des unités relativement autarciques, clôturées parfois par des portes, comme la plupart des quartiers des médinas de Fès ou de Marrakech. C’est pourquoi quelques-uns des équipements de base de la vie quotidienne, four (ferrâne), hammam, école coranique (Msid), épicerie (baqqâl), y sont installés ; pas de commerce de luxe en revanche dans le quartier. Ce semi-cloisonnement n’empêche nullement l’intégration des habitants au réseau plus large de la ville tout entière. Les achats importants. la prière dans la Grande Mosquée sont autant d’expressions d’appartenance à ce réseau, et les pratiques rituelles auxquelles la population s’adonne collectivement une fois l’an, le jour de l’anniversaire du Prophète. sont un signe de cette ouverture. Lors des festivités, les organisations de quartiers, les corporations et les confréries de toute la médina se retrouvent autour des saints patrons de la ville et manifestent ainsi l’unité de la cité.

La Grande Mosquée garde la haute main sur toutes les activités de celle-ci: elle est le lieu du culte, l’université, le tribunal, l’asile inviolable, l’espace de convivialité où doivent se remplir sans obstacle les devoirs envers Dieu et envers les hommes. Symbole social et urbain d’une puissance propre à impressionner les esprits, le minaret, qui transcende l’ensemble de la ville, résume l’éthique citadine. L’appel à la prière que lance le muezzin cinq fois par jour et qui scande le déroulement de la journée est un rappel de l’unité de la communauté musulmane.

Au-delà de ces parcours, le secteur résidentiel, quant à lui, semble exclure toute possibilité de passage d’un lieu à un autre. Reliés par un réseau de ruelles, les pâtés de maisons, unités compactes d’habitations de un ou deux étages, sont percés de petites impasses donnant accès à des demeures enclavées. Élément essentiel de là ville, l’impasse n’est point le résultat d’un développement anarchique, mais l’aboutissement normal de la ramification des rues à partir du parcours principal. Il s’agit là d’espaces où se cachent d’autres réalités, non perçues par le visiteur, mais qui couvrent, en fait, la plus grande partie de la surface de la ville. Interdite aux étrangers, cette cité-là, enfermée dans son intimité sacrée, n’est pas un lieu de promenade. Sa fonction est d’assurer la séparation entre l’espace public et l’espace privé, et par là, entre le monde des hommes et la vie secrète et protégée des femmes.
La configuration de la maison obéit à des règles coutumières très strictes de discrétion visuelle, lesquelles sont clairement formulées par le droit malikite (école juridique musulmane). Le propriétaire ne peut construire ou exhausser son habitation sans tenir compte de la morphologie de la ville. Il doit veiller notamment à ce que la hauteur de sa maison ne lui permette pas de plonger son regard chez les voisins. La coutume autant que la loi lui prescrivent de clôturer la terrasse et l’empêchent d’aménager des fenêtres et des portes donnant vue sur la terrasse ou sur la cour de la famille voisine.

La demeure traditionnelle des villes impériales est organisée autour d’une cour centrale à ciel ouvert bordée de pièces et de dépendances. Cette disposition intérieure présente des variantes, en fonction du terrain disponible, de l’organisation des corps de logis, du statut et des goûts des propriétaires; mais la structure est toujours la même. Les murs qui entourent la cour sont souvent les seuls endroits où l’on voit apparaître une ornementation plus ou moins raffinée. À mesure que la richesse grandit, le décor multicolore des zelliges, du plâtre sculpté, de la mosaïque foisonne. La cour permet la communication entre deux, trois ou quatre pièces qui l’entourent au rez-de-chaussée. Sur les côtés où n’existe aucun corps de logis, les murs sont simplement aveugles ou encore aménagés en fontaine murale ou en pavillon (bartâl). Les dimensions de la cour et sa décoration sont des signes de distinction sociale. De la demeure bourgeoise – constituée d’un, voire de plusieurs grands patios, dont un côté donne parfois sur un jardin – à la maison modeste, organisée autour d’une pièce centrale dans laquelle est aménagé un simple puits de lumière grillagé, il existe d’innombrables façons de concevoir et d’aménager cet espace intime.

Les autres villes du Maroc

Agadir -
Casablanca -
Essaouira -
Fès -
Marrakech -
Meknès -
Mohammedia – Fedala -
Ouarzazate -
Oujda -
Rabat -
Tanger -
Taroudant -
Tétouan
L’art de bâtir les villes impériales du Maroc

Maroc : Les Cités impériales de Samuel Pickens

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